« Dès ce dimanche, lorsque vous saisirez la justice,
vous devrez payer 50 euros… »

50 balles.
Tout est parti de cette loi — présentée par CNews — qui fait payer l’accès au juge.
En cherchant comment nous en étions arrivés là, j’ai déroulé le fil d’une dérive républicaine et constitutionnelle bien plus ancienne et inquiétante.


L’accès au juge devient une prestation

La nouvelle contribution financière exigée pour saisir un juge civil ou prud’homal — 50 € payables avant tout examen du dossier — semble d’abord une mesure administrative mineure.

Mais elle touche à un principe cardinal : l’accès au juge, garanti par l’article 16 de la Déclaration de 1789.

Ce qui était un droit devient une prestation conditionnelle.
Ce qui était un pilier de la République devient un service tarifé.

Cette contribution n’est pas un accident : elle est le symptôme d’un mouvement structurel plus profond, où les droits fondamentaux se transforment en droits conditionnels, filtrés par des critères économiques, administratifs ou sécuritaires.

On l’a vu en 2020, lorsque l’ensemble des libertés — circuler, travailler, étudier, se réunir, même accéder à certains soins — a été subordonné à la présentation d’un pass sanitaire.


L’article 16 : un principe vidé de sa substance

L’article 16 de 1789 affirme que sans garantie effective des droits, il n’y a pas de Constitution.

Mais le Conseil constitutionnel ne contrôle plus l’effectivité :
il contrôle la cohérence formelle.

Ainsi, une loi peut réduire l’accès réel à la justice, créer une inégalité matérielle, introduire un filtre économique… tout en étant jugée conforme, parce qu’elle invoque un objectif d’intérêt général et prévoit des garde-fous procéduraux.

L’apparence est sauve.
La forme est sauve.
Mais le fond s’effondre.

L’accès au juge est un droit fondamental vidé de sa substance.


Que devient la devise républicaine ?

Liberté

La liberté est en recul continu.
Depuis 2015, la France a intégré dans le droit commun des outils autrefois réservés à l’état d’urgence.
La liberté existe encore dans les textes, mais elle est moins prioritaire, moins protégée, moins garantie dans les faits.

Égalité

L’égalité française est formelle, jamais réelle.
Une contribution fixe frappe plus durement les pauvres que les riches, mais pour le Conseil constitutionnel, l’égalité est respectée : tout le monde paie la même somme.

Fraternité

La fraternité est un principe vidé de sa substance sociale.

Historiquement — dans la première Constitution et encore en 1948 — la fraternité signifiait solidarité, justice sociale, protection des plus vulnérables.
Elle était le correctif humain de la liberté et de l’égalité.

Aujourd’hui, elle est réduite à une simple liberté d’aider autrui, essentiellement mobilisée dans le contexte de l’aide aux migrants, et totalement impuissante à corriger les injustices structurelles qui concernent le citoyen.

Elle ne protège plus l’équité, ni même le droit élémentaire d’un citoyen de récupérer son propre domicile lorsqu’il est victime d’un squatteur.


L’état d’urgence : de l’exception à la norme

Entre 2015 et 2017, la France a vécu presque deux ans sous état d’urgence.
Puis, en 2017, plusieurs de ses outils ont été intégrés dans le droit commun.

Ce basculement — l’exception absorbée par la normalité — est l’un des tournants les plus graves de l’histoire constitutionnelle récente.

Les analyses d’Olivier Beaud, Paul Cassia et Dominique Rousseau convergent :
la France a connu une banalisation de l’exception, un affaiblissement de la séparation des pouvoirs, et une marginalisation du juge.


Le Conseil constitutionnel : gardien de la forme, pas de l’esprit

Le Conseil constitutionnel refuse de juger l’esprit des lois et se limite à vérifier leur conformité formelle :
présence d’un objectif d’intérêt général, invocation de la proportionnalité, existence d’un contrôle, même symbolique.

Ce minimalisme méthodologique a une conséquence vertigineuse :
le législateur peut adopter des lois qui contredisent l’esprit — et parfois même la lettre — de la Constitution, presque sans opposition institutionnelle.

Tant que la loi respecte l’apparence procédurale, elle passe.

La Constitution devient alors un décor : un texte que l’on cite mais que l’on ne protège plus.

Or une Constitution n’existe que par son esprit, ses valeurs.


Une République qui vacille

La France continue d’afficher la Déclaration de 1789, la devise républicaine, un Conseil constitutionnel, un Parlement, un État de droit proclamé.

Mais ces symboles fonctionnent de plus en plus comme des façades.

Derrière, les pièces se vident :
l’accès aux droits devient conditionnel, les libertés deviennent négociables, l’égalité devient rhétorique, la fraternité devient décorative, l’exception devient normale, le droit devient instable, inflationniste, instrumentalisé.

Ce n’est pas une chute spectaculaire.
C’est une désagrégation silencieuse, avec la complicité des élites politiques.

Ainsi, en partant d’une contribution de 50 € pour saisir un juge, on remonte à :

  • la fragilisation de l’accès aux droits
  • la normalisation de l’exception
  • la perte de substance de la devise républicaine
  • l’abandon de l’esprit constitutionnel
  • la complicité passive des institutions
  • la lucidité de quelques juristes qui refusent de se taire

La question n’est plus :
« La République est-elle en danger ? »
mais :
« Qui, aujourd’hui, est encore prêt à défendre son esprit, et pas seulement ses mots ? »


Quelques auteurs essentiels

Paul Cassia

Professeur de droit public, figure majeure de la critique de l’état d’urgence.
Son ouvrage Contre l’état d’urgence décrit la dérive liberticide et la marginalisation du juge.

  • Livre : https://www.babelio.com/livres/Cassia-Contre-letat-durgence/901078
  • Entretien : https://www.youtube.com/watch?v=IPYpXWrpYLo

Olivier Beaud

Constitutionnaliste, spécialiste de la théorie de l’État.
Son ouvrage L’état d’urgence sécuritaire et sanitaire analyse la manière dont l’exception a transformé les rapports entre pouvoirs publics.

  • Livre : https://www.lgdj.fr/letat-durgence-securitaire-et-sanitaire-9782247225989.html
  • Interview : https://blog-iacl-aidc.org/just-published/2024/5/21/les-tats-durgence-scuritaire-et-sanitaire-tude-constitutionnelle-historique-et-critique

Dominique Rousseau

Professeur émérite, défenseur d’un constitutionnalisme vivant.
Il montre que l’état d’exception est un test que la France a échoué.

  • Conférence : https://droit.univ-poitiers.fr/conference-les-etats-dexception-un-test-pour-letat-de-droit/
  • Ouvrage collectif : https://www.lgdj.fr/les-etats-dexception-un-test-pour-letat-de-droit-9782275099620.html

Valérie Bugault

Docteure en droit, essayiste, figure critique des dérives institutionnelles et financières.
Elle analyse la capture du droit par des logiques oligarchiques et la perte de souveraineté juridique.

  • Site officiel : https://valeriebugault.fr
  • Chaîne YouTube : https://www.youtube.com/@ValerieBugaultOfficiel
  • Biographie : https://www.babelio.com/auteur/Valerie-Bugault/532424

© Céleste R. — CC BY-NC-ND

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