
Pressions, conflits, silences : ce que révèle vraiment l’affaire de la HAS
En avril 2026, Le Parisien rapporte un fait qui aurait dû provoquer un séisme institutionnel : la Haute Autorité de Santé affirme subir des « pressions excessives » de la part de certains industriels du médicament. Des pressions visant à infléchir ses évaluations, à imposer un récit émotionnel plutôt que scientifique, à contourner les règles de bonne conduite. Un industriel serait même allé jusqu’à écrire au Président de la République, avec copie au Premier ministre et à trois ministres, pour contester une décision.
(Source : Le Parisien, 13 avril 2026)
Quelques mois plus tôt, en 2025, le Conseil d’État avait déjà contraint la HAS à plus de transparence, en l’obligeant à divulguer les noms d’experts impliqués dans la réévaluation de deux médicaments, preuve que l’opacité n’est pas un accident, mais une constante.
(Source : Ouest‑France, 4 août 2025)
Et pourtant : aucune réaction étatique. Aucune enquête. Aucune audition parlementaire. Aucun signal politique. Juste une menace de « name and shame », suspendue dans l’air comme un rideau de fumée.
Les faits sont là. Les pressions existent. Les conflits d’intérêts ont existé. Mais aucune instance indépendante n’a examiné l’ensemble du paysage.
Alors, que reste‑t‑il ? Une zone grise. Un espace où les influences se croisent, se superposent, se neutralisent — sans jamais être éclairées.
Le « name and shame » : une poudre sonore
Cette expression anglaise, brandie comme une arme, n’est en réalité qu’un geste de communication. Elle ne sanctionne rien. Elle n’ouvre aucune procédure. Elle ne protège aucune institution.
Le « name and shame » n’est pas du droit : c’est du bruit.
Il remplace l’action par l’apparence d’une action. Il donne l’illusion d’une fermeté qui n’existe pas. Il détourne l’attention des zones d’ombre — notamment des conflits d’intérêts, plus anciens, plus profonds, plus gênants.
Car si la HAS reconnaît aujourd’hui des pressions, c’est qu’elle dispose forcément d’éléments internes : courriers, mails, tentatives d’influence documentées. Mais aucun de ces éléments n’est rendu public. Aucun n’est transmis à la justice. Aucun n’est examiné par une instance indépendante.
Le « name and shame » devient alors un rideau sonore : on parle fort pour éviter de parler juste.
Les zones d’influence
On nous parle aujourd’hui de pressions. De récits émotionnels glissés dans les interstices. De courriers qui remontent jusqu’aux plus hautes strates de l’État, comme des nappes souterraines cherchant une fissure dans la roche.
Mais derrière ce mot - pressions — quelque chose d’autre affleure. Un silence plus ancien. Une opacité qui ne date pas d’hier.
Car avant les industriels, il y eut les conflits d’intérêts. Avant les lettres au sommet, il y eut les experts aux attaches multiples. Avant les révélations, il y eut les zones grises que personne n’a voulu éclairer.
Et soudain, on nous dit :
Regardez ici, pas là.
Parlez des pressions, oubliez le reste.
Comme si déplacer le centre de gravité pouvait suffire à réécrire la carte.
Pourtant, la question demeure, nue, irréductible :
Qu’est‑ce qui a réellement influencé les décisions qui ont façonné nos vies ?
Les pressions d’aujourd’hui ?
Les conflits d’hier ?
Les deux à la fois, tressés dans la même corde ?
Aucune trace écrite. Aucune enquête indépendante. Aucun geste de l’État. Juste un « name and shame » suspendu dans l’air, qui ne cache rien mais n’éclaire rien non plus.
Ce que l’on ne voit pas
Le territoire s’interroge pour comprendre et pour éviter que le passé ne se répète.
Parce qu’une autorité scientifique n’est pas un oracle. Parce qu’un avis n’est pas un absolu. Parce qu’une institution peut vaciller, sans crier gare.
Et parce qu’en matière de santé publique, ce que l’on ne voit pas finit toujours par peser plus lourd que ce que l’on montre.
© Céleste R. — CC BY-NC-ND