Édition scolaire et idéologie

Édition scolaire et idéologie : Analyse de la concentration autour de Vincent Bolloré

Dans les classes scolaires, les livres sont toujours là, mais quelque chose a changé.
Quelque chose de plus profond : l’édition scolaire française se concentre de plus en plus entre les mains de Vincent Bolloré.

À La Rochelle, France Bleu rapporte qu’un groupe de professeurs appelle à boycotter les manuels des maisons d’édition liées au milliardaire pour ne pas financer l’extrême droite :

https://www.francebleu.fr/nouvelle-aquitaine/charente-maritime-17/la-rochelle/desarmons-bollore-dans-nos-ecoles-a-la-rochelle-un-collectif-appelle-au-boycott-de-certains-manuels-scolaires-5562284

Ce basculement est le résultat d’une stratégie méthodique menée par Vivendi.
Tout commence par une montée progressive au capital de Lagardère, propriétaire d’Hachette Livre, premier éditeur français.

En 2023, la Commission européenne approuve le rachat, mais à une condition : que Vivendi se sépare d’Editis pour éviter un monopole trop visible.
ActuaLitté rappelle que Bruxelles n’a donné son feu vert qu’après enquête approfondie :

https://actualitte.com/article/110123/edition/vivendi-lagardere-et-la-commission-europeenne-feu-vert-sous-conditions

Une fois Editis vendu, Vivendi finalise l’acquisition de Lagardère.
Selon CESdeFrance, le groupe détient alors près de 60 % du capital et plus de 50 % des droits de vote, ce qui lui donne un contrôle effectif sur Hachette et ses filiales scolaires :

https://cesdefrance.fr/vivendi-prend-le-controle-de-lagardere/

Wikipédia confirme que la famille Bolloré figure désormais parmi les principaux actionnaires du nouveau « Louis Hachette Group » :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Hachette_Livre

Il serait naïf de croire que cette situation est arrivée par accident.
Si Vivendi a pu prendre le contrôle de Lagardère puis d’Hachette, c’est aussi parce que l’État l’a permis, par une série d’autorisations, de silences et de validations successives.

Le média Blast décrit cette opération comme un « massacre » éditorial, évoquant restructuration brutale, cure d’austérité et « rééducation idéologique » :

https://www.blast-info.fr/articles/2024/hachette-le-massacre

Cette scène, dans une petite salle du quartier de Mireuil, est importante : elle montre une inquiétude qui dépasse les murs de l’école.
Les manuels n’ont jamais été neutres.

L’historien Alain Choppin l’a montré : depuis le XIXᵉ siècle, ils reflètent les valeurs de leur époque.
En 2017, un manuel de CE2 publié par Hatier a fait polémique pour l’usage de l’écriture inclusive :

https://journals.openedition.org/histoire-education/565

En 2011, plusieurs manuels de SVT de Première ont suscité une controverse nationale sur la manière de présenter la construction sociale des rôles masculins et féminins.

Cela montre que le système est fragile : les éditeurs sont essentiels pour transmettre les connaissances.
Les professeurs s’inquiètent moins d’un scandale visible que d’une uniformisation invisible.

Les programmes disent quoi enseigner.
Les manuels décident comment le montrer.

Deux manuels respectant le même programme peuvent raconter des histoires différentes :

  • grandeur nationale ou violence populaire pour la Révolution,
  • Afrique d’avenir ou Afrique en crise,
  • diversité linguistique ou norme unique.

Avant, la diversité des éditeurs permettait un équilibre.
Mais aujourd’hui, Le Café pédagogique rappelle que Bolloré contrôle Hachette Éducation, Hatier, Dunod, Foucher et Lelivrescolaire.fr :

https://www.cafepedagogique.net/2025/05/19/mainmise-de-bollore-sur-ces-manuels-scolaires/

Une tribune relayée par Basta! va plus loin, dénonçant une mainmise sur les manuels scolaires et appelant à un boycott national :

https://basta.media/des-enseignants-appellent-boycott-manuels-scolaires-edites-Bollore

Le site Désarmer Bolloré évoque la promotion constante, dans les médias du groupe, de valeurs réactionnaires, et s’interroge sur l’influence possible sur les contenus scolaires :

https://www.jre2014.fr/2024/07/15/la-face-cachee-des-manuels-scolaires-enquete-sur-les-biais-et-lobjectivite-des-contenus-educatifs/

La liberté pédagogique existe toujours, mais elle se heurte au manque de temps, aux contraintes matérielles et aux demandes d’uniformisation.
Dans les écoles les plus en difficulté, le manuel n’est pas un outil : c’est la base.

C’est là que se trouve le danger :
non pas une manipulation évidente, mais la possibilité qu’un seul point de vue idéologique puisse influencer les histoires, les images, les exemples — et donc la façon dont les élèves voient le monde.

Cette situation révèle un problème plus général : la concentration du pouvoir culturel entre les mains de quelques acteurs privés capables d’influencer l’information, le divertissement et maintenant l’éducation.

Ce n’est plus seulement la domination discrète de certaines visions du monde :
c’est la possibilité d’une censure par étouffement, où certaines idées disparaissent simplement parce qu’elles ne trouvent plus d’espace éditorial.

L’inquiétude n’est pas celle d’un endoctrinement déjà en cours.
C’est celle d’un équilibre qui se brise, d’une diversité menacée.

L’école n’est pas encore un territoire conquis.
Mais elle pourrait le devenir sans que l’on s’en rende compte.

Et dans ce silence, une question demeure :

Comment garder la liberté de penser quand les outils qui la façonnent sont contrôlés par un seul pouvoir ?


© Céleste R. — CC BY-NC-ND

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