Simplifier pour effacer : quand un formulaire redessine la frontière du vivant

C’est une réforme qui ne s’annonce pas.
Elle n’est pas passée par des discours, mais par des cases supprimées, des lignes raccourcies, des mots déplacés.

Le nouveau formulaire MDPH, présenté comme une modernisation, appartient à ces dispositifs silencieux qui transforment profondément la manière dont une société reconnaît — ou refuse de reconnaître — les existences qui la traversent.

Depuis mars 2026, un formulaire simplifié est testé dans plusieurs départements.
Le site officiel Service-Public confirme l’expérimentation du Cerfa 15692*02, destiné à remplacer le formulaire actuel (Cerfa 15692*01) utilisé pour toutes les demandes de droits.

Ce n’est pas un détail administratif.
C’est un changement de régime.


La simplification: une stratégie d’effacement

Le formulaire officiel en vigueur laisse encore un espace d’expression libre, un lieu fragile où raconter les fluctuations, les adaptations invisibles, les réalités qui échappent aux grilles.

Le nouveau formulaire expérimental, lui, supprime cet espace.
Une vie professionnelle devient une ligne.
Une vie quotidienne, une case.
Un droit, un silence.

Ce n’est pas une simplification :
c’est une réduction de surface, une manière de rendre les existences plus faciles à trier, moins coûteuses à examiner, plus simples à écarter.


Un langage déshumanisant

L’ancien formulaire disait : « Vous souhaitez… »
Le nouveau dit : « La personne… »

Ce glissement grammatical transforme un sujet en objet.
Il retire la voix, puis le regard, puis la place.

On demande aux personnes handicapées de livrer leurs souffrances les plus intimes, mais on s’adresse à elles comme à des entités administratives.
On ne les interroge plus : on les constate.

C’est ainsi que commence la déshumanisation :
par un pronom, par une distance, par une froideur devenue norme.


La violence sociale sous le vernis de façade

Le portail officiel MDPH en ligne promet une simplification numérique :
https://mdphenligne.cnsa.fr/

Mais pour naviguer dans ce système, il faut maîtriser :

  • le français administratif,
  • le vocabulaire médico-social,
  • les codes implicites de l’évaluation,
  • la connaissance préalable des droits.

Ces ressources ne sont pas distribuées équitablement.
Elles dépendent de la classe sociale, de l’origine, de l’accès à l’accompagnement.

En supprimant les repères, les listes, les formulations explicites, le nouveau formulaire devient un filtre.
Il facilite la vie de celles et ceux qui savent déjà naviguer dans le système.
Il abandonne les autres.


Du droit, on passe au contrôle

La nouvelle catégorie « comportement et sécurité » fusionne deux notions qui n’ont rien à faire ensemble.
Ce n’est plus le langage du droit.
C’est celui de la normalisation.

Une personne jugée « à problème » peut être perçue comme une charge, voire un risque.
Et dans un système où les aides sont vitales, ce glissement lexical devient un glissement politique.


Quand la mort devient plus accessible que les droits

Le nouveau formulaire s’inscrit dans un paysage plus large :

  • la future Allocation de Solidarité Unifiée, qui risque de diluer des droits spécifiques dans un minimum vital,
  • la loi sur l’aide à mourir, adoptée dans un contexte où l’accès aux droits fondamentaux se dégrade.

Quand une société rend l’accès aux aides plus difficile que l’accès à la mort,
ce n’est pas un hasard.
C’est un système.


La suspicion érigée en système

Ce formulaire part d’un postulat implicite :
que les personnes handicapées exagèrent, trichent, ou ne savent pas décrire leurs besoins.

C’est faux.
Elles sont les premières expertes de leur condition.
Elles savent ce qu’elles vivent, ce qu’elles risquent, ce qu’elles perdent.

Ce qu’elles demandent n’est ni charité ni compassion.
C’est la possibilité de vivre, avant que quiconque ne leur parle de mourir.


📎 Sources gouvernementales

Pour étayer cette analyse, voici les documents et procédures officielles publiées par l’État français :

Ces liens confirment l’existence du nouveau formulaire, son caractère expérimental, et les modifications structurelles qu’il introduit.


⚔️ Encadré : Comment réagir face au nouveau formulaire ?

1. Saisir le Défenseur des droits

Pour signaler :

  • la suppression de l’expression libre,
  • l’impossibilité de décrire sa situation,
  • l’impact sur l’accès aux droits,
  • la dégradation de la santé mentale liée aux démarches.

Saisine en ligne :
https://formulaire.defenseurdesdroits.fr/


2. Alerter la CNSA (structure qui pilote les MDPH)

Pour demander :

  • une évaluation indépendante du nouveau formulaire,
  • une prise en compte des effets réels sur les personnes,
  • une révision des rubriques supprimées.

Contact :
https://www.cnsa.fr/contact


3. Déposer une plainte formelle auprès de sa MDPH

Pour exiger :

  • la prise en compte d’une lettre jointe détaillant la situation,
  • un entretien avec l’équipe pluridisciplinaire,
  • la consignation officielle des difficultés rencontrées.

4. Renforcer les associations qui portent la contestation

Envoyer son témoignage à :

  • Les Dévalideuses
  • APF France Handicap
  • Collectif Handicaps
  • CLHEE
  • UNAPEI
  • APAJH

Ces structures participent aux concertations nationales et peuvent peser sur la réforme.


5. Documenter pour se protéger

  • joindre une lettre libre au dossier (la MDPH doit l’intégrer),
  • conserver captures d’écran, dates, échanges,
  • noter l’impact sur la santé, le quotidien, l’accès aux droits.

6. Contourner les limites du formulaire

Même si l’espace d’expression disparaît :

  • une lettre jointe a la même valeur juridique,
  • un entretien peut être demandé,
  • tout élément écrit doit être ajouté au dossier.

Formulation prête à joindre à un dossier MDPH

« Le nouveau formulaire ne me permet pas de décrire l’ensemble de mes besoins.
Je vous demande de prendre en compte la présente lettre comme partie intégrante de mon dossier, conformément à mon droit à une évaluation complète et individualisée. »

Formulation pour le Défenseur des droits

« Le formulaire MDPH expérimental (Cerfa 15692*02) réduit ma capacité à exprimer ma situation et compromet mon accès aux droits fondamentaux. Je sollicite votre intervention. »


Conclusion

Ce formulaire n’est pas un accident.
C’est un révélateur.

Il montre comment une société peut, sous couvert de modernisation,
réduire la parole,
resserrer les droits,
normaliser les corps,
et effacer les vies qui dérangent ses cadres.

Il montre que la technique n’est jamais neutre.
Qu’un formulaire peut être une arme.
Et que la simplification peut être une manière élégante de faire disparaître ce qu’on ne veut plus voir.


Céleste R.

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