
Dans la vallée où les arbres retiennent leur souffle,
où la terre humide palpite comme un animal blessé,
Jeanne avance.
Ses pas soulèvent une poussière d’humus mouillé,
une poudre brune qui connaît le nom des défunts
et le secret des vivants.
La nuit n’est pas obscure.
Elle est profonde.
Elle écoute.
Les troncs se courbent,
les branches frémissent,
les mousses absorbent la brume.
Quelque chose reconnaît en elle
une sœur d’autrefois,
une enfant du chant et des semences,
une âme qui marche sans détour
vers ce qui l’appelle.
Elle ne porte plus l’armure.
Elle porte la terre.
Elle porte la peur.
Elle porte la fidélité.
Et contre sa poitrine,
elle serre une croix façonnée à la hâte,
un signe fervent
qui la relie à l’insaisissable.
Dans la vallée de la mort,
les voix se taisent.
Mais les arbres bruissent
dans un ruissellement de feuilles :
« Continue.
Tu n’es pas seule.
Tu es attendue. »
Jeanne avance.
Un pas, et la nuit s’ouvre.
Un souffle, et la lumière tremble.
Un frisson, et le monde consent.
Les soldats qui l’entourent
ne voient qu’une captive.
La forêt voit un cygne.
Et un signe qui ne vit
que pour révéler.
Quand elle atteint le lieu du feu,
la vallée se resserre autour d’elle,
bras invisibles.
Le vent s’immobilise.
La lumière hésite.
Même la mort retient son geste.
Jeanne lève les yeux.
Elle ne cherche pas le ciel.
Elle cherche la source.
La source qui brille en elle
depuis Domrémy,
depuis toujours,
bien avant sa naissance.
Elle presse la croix contre son cœur,
trésor ancien,
et blafarde mais verticale, elle murmure,
parole adressée à la nuit :
« Je viens.
Je n’ai plus rien que ma vérité.
Reçois-la. »
Alors la vallée s’ouvre.
Les ombres se penchent.
Les pierres vacillent.
Les arbres inclinent leurs branches.
La brume miroite autour d’elle,
tenture minérale.
Et la jeune femme disparaît dans le feu,
comme s’engouffrant dans un passage,
non pour s’effacer,
mais pour rejoindre les voix prophétiques.
Saint Michel,
Sainte Catherine,
Sainte Marguerite,
Les voix, les voix…
Un feu de cristal jaillit.
Puis, un souffle poussiéreux :
Un secret d’obsidienne
se répand sur le monde.
Et depuis le jour où le cygne blanc fut immolé,
nul ne put percer le bouclier
qui en recélait la vérité.
Céleste R.