
Ô Ange,
toi qui vois ce qui se retire avant même que nous le sentions,
dis-moi :
comment une gorge humaine peut-elle porter
un tel passage ?
Car en elle —
dans cette femme qui avance comme on traverse un rêve brisé —
quelque chose se défait,
quelque chose se ferme,
quelque chose s’ouvre aussi,
mais dans un lieu où nul regard ne peut suivre.
Une présence aimée
glisse hors du visible,
comme une étoile qui se détache de son propre ciel.
Elle ne disparaît pas —
non, Ange —
elle change seulement de royaume,
elle devient plus intérieure que le souffle,
plus proche que la main posée sur le cœur.
Mais la gorge,
ce seuil étroit où le monde devient souffle,
se resserre comme une porte
que traverse un vent trop vaste.
Là, dans cette étroite voie,
la douleur se tient debout,
immobile,
comme un messager qui attend d’être reconnu.
Ange,
comment vivre avec une pierre dans la gorge
qui porte le nom de ce que l’on aime ?
La culpabilité vient —
ombre portée par un amour trop grand.
Elle murmure des phrases
qui ne sont pas les siennes :
des illusions d’humains
qui croient pouvoir retenir
ce qui retourne à son mystère.
Mais nul ne retient
ce qui est déjà appelé
par l’autre rive du monde.
Et pourtant,
dans cette gorge serrée,
dans cette nuit intérieure,
quelque chose veille.
Quelque chose écoute.
Quelque chose apprend
à laisser passer la douleur
comme on laisse s’éloigner une chaleur
qui ne peut demeurer.
Ô Ange,
dis-lui maintenant :
qu’elle permette à son corps de relâcher,
qu’elle l’autorise à respirer,
à trembler,
à s’ouvrir.
Car le corps aussi est seuil,
et le souffle est prière.
Ce qu’elle retient dans sa chair
ne demande qu’à se déplier,
comme une aile longtemps contenue.
Qu’elle laisse la vague la traverser,
qu’elle laisse la gorge s’ouvrir,
qu’elle laisse le corps pleurer,
non pour se briser,
mais pour redevenir vivant.
Ange,
toi qui connais les traversées,
toi qui sais que rien ne se perd,
dis-lui :
ce qu’elle aime n’est pas parti.
Cela s’est seulement déplacé
dans un lieu où l’amour devient lumière.
Elle marche,
entre deux mondes,
portant dans sa gorge
le tremblement de la voie.
Et parfois —
dans un silence plus profond que la nuit —
elle sent une aile,
une présence,
une main qui n’est plus une main
mais un souffle posé sur son souffle.
Alors elle comprend :
la douleur n’est pas une fin,
mais une ouverture.
Et celle qu’elle aime
se tient juste derrière,
non plus visible,
mais infiniment proche.
Ange,
reste avec elle.
Reste dans sa gorge serrée,
dans son souffle brisé,
dans ce lieu où le corps
apprend à relâcher,
et où l’amour
devient lumière à travers l’ombre.
© Céleste R. — CC BY-NC-ND