
Au seuil des temps, un frisson.
Non l’aube, mais la fissure verte où s’engouffre le premier souffle.
La forêt dressait ses colonnes sans murs,
sanctuaire d’ombre et de patience,
feuilles gardiennes d’un secret ancien,
racines serrant le nom discret des vivants disparus.
La lumière frémissait en poussière d’or,
mémoire vacillante du ciel
cherchant son visage perdu.
Dans ce retrait, des silhouettes.
Corps d’argile, faim ardente,
rêves trop vastes pour leurs mains.
À leur passage, la mémoire du monde
se retirait comme une mer lasse.
Les clairières s’ouvraient en blessures lentes.
Le vent, orphelin, cherchait des branches abolies.
La terre nue offrait un silence sans refuge,
un regard sans paupières.
Mais ailleurs, dans la réserve du temps,
des pas plus légers.
Ils approchaient l’origine.
Ces peuples entraient dans la forêt
comme on entre dans la parole brûlante.
Leur souffle épousait celui des arbres.
Le vent retrouvait sur leur peau
la langue maternelle du monde.
Mains sur l’écorce :
alliance scellée.
Eau bue :
bénédiction sans témoin.
Pierres écoutées :
battement du sol.
Alors la forêt s’ouvrait,
non par faiblesse,
mais par reconnaissance.
Le monde devenait murmure,
dialogue,
respiration partagée.
Ils ne laissaient pas de désert,
mais des voies qui guérissent.
Clairières où la lumière s’agenouille.
Chemins où le vivant reprend souffle.
Et peut-être, au-delà des ruines,
un peuple en germination.
Non pour dominer,
mais pour se souvenir.
Peuple lisant la terre
comme d’autres lisent les étoiles.
Arbres‑ancêtres,
rivières‑prophéties,
vents‑guides.
La technique deviendrait oreille.
La connaissance, offrande.
La marche, prière.
Ils avanceraient pour répondre,
non pour prendre.
Derrière eux :
forêts plus vastes,
eaux plus claires,
sols plus fertiles.
Traces qui portent.
Lumières qui soignent.
Révolution de conscience.
Certitude tranquille :
croître sans détruire,
s’avancer sans effacer.
Alors la terre,
redevenue amante,
marcherait avec eux.
Et l’humanité, délivrée de sa solitude,
sentirait de nouveau
le monde battre sous ses pas.
© Céleste R. — CC BY-NC-ND