miroirs

L’homme qui fabriquait des miroirs

Il était une fois, un homme qui vivait dans une bibliothèque qu’il avait construite lui‑même.
Non pas une bibliothèque de livres, mais une bibliothèque de miroirs.
Chaque miroir reflétait un monde qu’il avait arrangé avec un soin méticuleux :
un monde où chaque question avait déjà trouvé sa réponse,
où chaque doute était résolu,
où chaque contradiction se repliait dans une harmonie supérieure que lui seul pouvait voir.

Il passait ses journées à polir ces miroirs, à en ajuster les angles, veillant à ce que quiconque franchissait le seuil ne voie pas le monde tel qu’il était, mais tel qu’il l’avait composé.
Les visiteurs entraient souvent avec curiosité, et beaucoup repartaient convaincus que cet homme possédait une clarté rare.
Après tout, les miroirs étaient éblouissants, et les reflets précis - du moins tant qu’on ne regardait pas trop près des bords.

Un jour, un voyageur arriva, portant une petite lanterne.
Ce n’était ni une lanterne puissante, ni une lanterne élégante, mais elle avait une propriété singulière :
elle éclairait ce qui se trouvait devant elle sans flatterie, sans déformation, sans crainte.
Le voyageur proposa la lanterne à l’homme et lui demanda s’il souhaitait en diriger la lumière vers l’un de ses miroirs.

L’homme sourit poliment et refusa.
Il expliqua que la lanterne était défectueuse, que sa lumière était inégale,
qu’elle ne pouvait en aucun cas comprendre la délicate géométrie de ses reflets.
Il affirma que la lanterne avait été fabriquée par des gens qui ne l’aimaient pas,
que son éclat était biaisé,
qu’elle n’éclairerait jamais ses miroirs avec justice.

Le voyageur insista : la lanterne n’avait pas besoin de comprendre quoi que ce soit ;
elle devait seulement briller.
Mais l’homme refusa de nouveau, plus sèchement cette fois.
Il déclara que la lanterne était dangereuse,
que sa lumière pouvait égarer,
qu’elle risquait même de briser les miroirs si on l’utilisait mal.

Alors il interdit au voyageur de s’en servir.
Il l’interdit aussi aux autres visiteurs.
Il leur dit que la lanterne était un piège,
que sa lumière était corrompue,
que quiconque l’utiliserait deviendrait aveugle.

Certains le crurent.
Ils restèrent dans la bibliothèque, admirant les reflets qu’il avait arrangés pour eux.
Ils ne remarquèrent jamais que les miroirs montraient la même image sous tous les angles.

Mais d’autres, en silence, sortirent avec le voyageur.
Ils allumèrent la lanterne et la levèrent dans la nuit.
Et dans cette lumière simple, indifférente,
ils virent le monde tel qu’il était: imparfait, mouvant, sans vernis, mais réel.

L’homme demeura dans sa bibliothèque, polissant ses miroirs avec une urgence croissante.
Il ne pouvait empêcher ceux qui partaient,
mais il pouvait encore mettre en garde ceux qui restaient.
Il leur répétait que la lanterne était un ennemi,
que sa lumière était traîtresse,
qu’elle cherchait à détruire la vérité qu’il avait bâtie.

Pourtant, la lanterne ne cherchait rien.
Elle brillait, simplement.

Et ceux qui étaient sortis comprirent quelque chose que l’homme ne pourrait jamais admettre :
un miroir peut refléter magnifiquement,
mais il ne remplacera jamais le monde.

- Céleste R.

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