nocturne

La nuit les enveloppait. Une nuit sans contours, une nuit qui effaçait les distances, une nuit qui avalait les gestes avant qu’ils n’existent vraiment.

Ils marchaient côte à côte, mais rien ne les reliait vraiment, sinon cette respiration hésitante qui cherchait un rythme.

Il crut comprendre quelque chose — une idée douce, presque tiède, presque faite pour le consoler : qu’elle ne fuyait pas l’amour, mais seulement sa vitesse, son attention, sa gravité.

La nuit, parfois, laisse croire ce qu’on a besoin de croire.

Elle avançait légèrement, comme si ses pas ne touchaient pas le sol. Elle regardait devant elle, loin, trop loin, vers un point qui n’existait pas. Elle parlait peu. Elle parlait comme on parle pour ne pas être atteinte.

La vérité, elle, avançait autrement. Plus basse. Plus silencieuse. Plus ancienne.

Ce n’était pas la vitesse qu’elle redoutait. C’était le mouvement même de l’attachement.

Ce n’était pas l’attention. C’était la possibilité d’être attendue.

Ce n’était pas la gravité. C’était la chute intérieure, celle qui ne fait pas de bruit mais qui défait tout.

Elle ne fuyait pas un rythme. Elle fuyait une ouverture. Elle fuyait la lumière qui aurait pu la toucher. Elle fuyait ce qui, en elle, aurait pu céder.

Il pensa qu’elle ne le fuyait pas, lui. Pas encore. Il pensa qu’il suffisait de douceur, de patience, d’espace. Il pensa ce qu’on pense quand on veut encore croire.

Mais la nuit savait. La nuit sait toujours.

Elle fuyait l’amour. Le vrai. Celui qui ouvre. Celui qui expose. Celui qui oblige à descendre de soi.

Elle fuyait l’amour — et la nuit, autour d’eux, refermait doucement la scène, comme si rien n’avait eu lieu, comme si tout devait rester dans l’ombre.

La nuit continuait autour d’eux, vaste, immobile, presque sans air. Ils marchaient encore, mais ce n’était plus une marche : c’était une manière de rester dans le monde sans vraiment y être.

Le silence avait pris toute la place. Un silence qui ne pesait pas, un silence qui tenait.

Elle avançait devant lui, à peine. Une silhouette plus qu’un corps. Une présence qui ne touchait rien, qui ne laissait aucune trace derrière elle.

Il aurait pu tendre la main. Il aurait pu dire son nom. Il aurait pu briser la nuit.

Il ne le fit pas.

Il sentait que le moindre geste serait une chute. Pas pour lui. Pour elle.

La nuit, elle, ne disait rien. Elle les regardait passer, comme on regarde deux ombres qui ne savent pas encore qu’elles ne se rejoindront pas.

Ils arrivèrent à un carrefour. Elle s’arrêta. Elle tourna légèrement la tête, pas assez pour le regarder, juste assez pour signifier une présence.

— Je vais par là, dit-elle.

Sa voix était basse, presque effacée, comme si elle parlait depuis un autre lieu.

Il hocha la tête. Il ne dit rien. Il savait que les mots, ici, n’avaient plus de place.

Elle fit un pas. Puis un autre. Puis elle disparut dans la nuit, comme si la nuit l’avait reprise.

Il resta là, immobile, dans ce carrefour sans lumière, à écouter le bruit de ses pas qui s’éteignaient.

Il ne pensa plus rien. Il ne chercha plus rien. Il laissa simplement la nuit refermer ce qui devait l’être.

Et la nuit le fit. Sans violence. Sans drame. Sans éclat.

Juste une fermeture lente, comme une porte qu’on pousse doucement pour ne réveiller personne.

Céleste R.

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