Le désert de Palantir
Il existe un lieu qui n’apparaît sur aucune carte.
Un lieu sans horizon, sans végétation, sans vent.
Un lieu où la lumière tombe droit, sans ombre.
Ce lieu, je l’appelle le désert de Palantir.
Ce n’est pas un espace physique.
C’est un paysage mental, un territoire idéologique, une étendue où la donnée devient roche, où la prédiction devient dune, où la souveraineté s’effrite comme du sable sec.
Dans ce désert, Palantir n’est pas une entreprise.
C’est une géométrie, une manière de voir le monde.
En 2023, l’entreprise a publié un résumé en 22 points du livre de son CEO Alex Karp — un texte que The Guardian, Wired et Politico EU ont décrit comme un manifeste idéologique.
Un texte qui parle de guerre, de civilisation, de destin.
Un texte qui cherche à réordonner le réel.
Le manifeste : les tablettes de pierre du désert
Dans le désert de Palantir, le manifeste n’est pas un document.
C’est une stèle.
Les sources publiques montrent quatre lignes de fracture, quatre plaques tectoniques idéologiques :
- un récit civilisationnel opposant “démocraties” et “forces du chaos” (Financial Times)
- une vision sacrificielle où la technologie devient devoir moral
- une critique du pluralisme, présenté comme faiblesse stratégique (Wired)
- une coercition algorithmique justifiée au nom de la sécurité (Politico EU)
Ce n’est pas un discours sur la sécurité.
C’est un discours sur la pureté, sur l’ordre, sur la verticalité.
Un discours qui rêve d’un monde où l’incertitude serait enfin vaincue,
où l’humain serait prévisible,
où le futur serait calculable.
Dans le désert, la donnée n’est plus un outil.
C’est une loi.
La police prédictive : les dunes qui se déplacent seules
La police prédictive n’est pas un logiciel.
C’est une dune mobile, une forme qui avance sans bruit, qui redessine le paysage sans qu’on s’en aperçoive.
Les enquêtes publiques (The Intercept, ProPublica, Amnesty International) montrent trois dérives :
- la présomption d’innocence inversée : la probabilité devient un soupçon
- la reproduction des discriminations : les données anciennes deviennent des prophéties
- l’opacité démocratique : les modèles sont propriétaires, non auditables
Dans le désert de Palantir, l’avenir n’est plus un horizon.
C’est un verdict.
C’est là que Minority Report revient, non comme une fiction, mais comme une ombre portée.
Le futur comme sentence.
Le soupçon comme vérité.
La donnée comme destin.
L’Europe : les oasis capturées
Les sources publiques montrent que Palantir est déjà profondément implantée dans les structures européennes :
- Allemagne : Bundeswehr, logistique militaire (Der Spiegel)
- Royaume‑Uni : NHS, police, renseignement (BBC, The Guardian)
- Pays‑Bas : police et infrastructures critiques (Dutch Review)
- France : usages par la DGSI et la gendarmerie (Le Monde, Politico EU)
Dans le désert de Palantir, les États ne sont pas des forteresses.
Ce sont des oasis.
Et les oasis peuvent être capturées.
Le Cloud Act américain plane comme une chaleur blanche :
les données traitées par une entreprise américaine peuvent être réclamées par Washington (CNIL, EDPS).
L’Europe devient un territoire transparent, lisible par d’autres qu’elle-même.
Ce n’est plus seulement une dépendance technologique.
C’est une dépendance ontologique :
ne plus savoir sans l’autre,
ne plus décider sans l’autre,
ne plus voir sans l’autre.
Le risque : l’avancée silencieuse du sable
Les sources publiques montrent que cette menace est sérieuse mais pas spectaculaire.
C’est comme une avancée du sable, lente, régulière, presque imperceptible.
Le danger n’a pas la forme d’un coup de force.
Il avance comme avancent les choses qui se rendent indispensables :
par la commodité, par l’efficacité apparente, par la promesse d’un monde plus lisible et surtout plus “sécuritaire”.
Ce mot, dans le désert, ne signifie pas la sécurité.
Il signifie la réduction du vivant.
La simplification du réel.
La disparition de tout ce qui déborde, hésite, échappe.
Un monde “sécuritaire” n’est pas un monde sûr.
C’est un monde resserré,
où l’on confond la paix avec le contrôle,
et la stabilité avec la surveillance.
Palantir ne s’installe pas par conquête.
Elle s’installe parce que les institutions, débordées, fragmentées,
cherchent un centre de gravité.
Et la machine le leur offre.
Ce n’est pas une invasion.
C’est une capillarité.
Un État ne bascule pas d’un coup :
il glisse, presque sans s’en rendre compte,
du “nous avons besoin d’aide”
au “nous ne savons plus faire sans”.
Le vrai risque est là :
dans cette dépendance douce, presque anesthésiante,
où la souveraineté ne s’effondre pas mais
elle s’efface, lentement, comme une encre qui pâlit sous le soleil.
Une géologie du pouvoir
Palantir ne veut pas seulement vendre des outils.
Elle veut façonner le désert.
Un monde où la démocratie doit se durcir pour survivre.
Un monde où la technologie doit guider la politique.
Un monde où la prévision doit remplacer le débat.
Un monde où l’incertitude — cette matière première de la liberté — doit être éliminée.
C’est cela, le cœur du désert de Palantir :
la promesse d’un futur sans surprise,
sans opacité,
sans déviation.
Un futur où l’humain serait enfin domestiqué par la lumière totale.
Et pourtant : l’oasis
Mais aucun désert n’est total.
Même dans la lumière la plus dure, il existe une oasis —
un lieu où l’eau remonte, où la fraîcheur persiste, où quelque chose résiste à la minéralisation du monde.
Cette oasis, c’est notre liberté.
Pas la liberté abstraite des constitutions,
mais la liberté vivante :
celle qui doute,
celle qui hésite,
celle qui déborde,
celle qui refuse d’être calculée.
Dans le désert de Palantir, cette eau est rare.
Mais elle existe.
Et c’est elle qui nous maintient humains.
Il nous revient de la protéger,
de la boire,
de la transmettre,
comme on transmet une source dans un paysage qui se durcit.
Car un désert peut avancer.
Mais une oasis peut renaître.
# Sources:
-
The Guardian — Palantir and the politics of prediction
https://www.theguardian.com -
Wired — Inside Palantir’s ideology
https://www.wired.com -
Politico EU — Palantir’s growing influence in Europe
https://www.politico.eu -
Financial Times — Alex Karp’s worldview
https://www.ft.com -
The Intercept — Predictive policing and Palantir
https://theintercept.com -
ProPublica — Algorithmic bias investigations
https://www.propublica.org -
Amnesty International — Surveillance, policing and discrimination
https://www.amnesty.org -
Der Spiegel — Bundeswehr and Palantir
https://www.spiegel.de -
BBC — NHS and Palantir
https://www.bbc.com -
Le Monde — Palantir et les services français
https://www.lemonde.fr -
CNIL — Analyse du Cloud Act
https://www.cnil.fr -
EDPS — Risques de dépendance technologique
https://edps.europa.eu