Les thérians ne sont pas le problème. Ils sont le symptôme.
Il y a, dans certaines vidéos qui circulent, des adolescents qui rampent, grognent, aboient, se filment à quatre pattes. Ils disent être des loups, des félins, des créatures hybrides. On les appelle thérians.
Le mot amuse, irrite, inquiète. Il déclenche des rires nerveux, des indignations faciles, des commentaires qui se veulent lucides.
Mais la lucidité ne consiste pas à se moquer d’eux. La lucidité consiste à comprendre pourquoi ils apparaissent maintenant.
Parce que les thérians ne sont pas une anomalie. Ils sont un point d’émergence, une fissure dans la surface du réel, un signe faible d’un mouvement beaucoup plus vaste : la dissolution progressive de l’humain comme centre symbolique.
I. Le fait divers portugais : un avertissement professionnel
Au Portugal, l’Ordre des vétérinaires a publié un communiqué inattendu : ils ne soigneront pas les thérians.
Personne ne leur avait rien demandé. Aucun therian n’avait tenté de se faire vacciner, ausculter, pucer ou euthanasier. Et pourtant, les vétérinaires ont jugé nécessaire de prendre position.
Pourquoi ?
Parce qu’ils ont senti quelque chose. Parce qu’ils voient, mieux que d’autres, ce qui se prépare lorsque les frontières symboliques se fissurent. Parce qu’ils savent que si l’on brouille la distinction entre humain et animal dans l’imaginaire, certains tenteront tôt ou tard de la brouiller dans le réel.
Ce communiqué n’est pas une réaction. C’est une anticipation. Un geste de lucidité.
Les vétérinaires ne sont pas dupes. Ils ont compris que ce phénomène n’est pas un jeu. C’est un indice.
II. Le monde qui fabrique des identités animales
Pendant longtemps, les récits destinés aux enfants racontaient des histoires d’enfants. Des humains, dans des mondes humains, avec des épreuves humaines. Heidi, Rémi, Candy, Sarah… Des visages, des corps, des voix, des destins.
Puis, dans les années 90, quelque chose a basculé. Les héros sont devenus des lions, des hérissons bleus, des tortues mutantes, des monstres de poche. Les animaux ont commencé à parler, penser, aimer, souffrir. Ils ont pris la place des enfants humains dans l’imaginaire.
Ce n’était pas un hasard. C’était un déplacement du centre de gravité.
L’enfant n’apprenait plus à devenir humain. Il apprenait à devenir hybride.
III. Le numérique comme dissolvant
Le numérique n’a pas inventé les thérians. Il a inventé la possibilité de se croire autre chose que soi.
Dans les jeux vidéo, on devient renard, dragon, avatar luminescent. Dans les réseaux sociaux, on devient filtre, masque, personnage. Dans les mondes virtuels, on devient créature.
Le corps devient optionnel. L’identité devient modulable. Le réel devient un décor interchangeable.
Le numérique n’est pas un outil. C’est un solvant.
Il dissout les frontières, les catégories, les limites. Il rend possible ce qui, autrefois, n’était qu’un jeu.
IV. Les volontés qui poussent dans le même sens
Il n’y a pas de plan unique. Il n’y a pas de chef d’orchestre. Mais il y a des volontés convergentes, chacune dans son domaine, chacune avec son intérêt.
Les industries culturelles veulent des récits hybrides.
Les plateformes veulent des identités spectaculaires.
Les lobbies idéologiques veulent la fluidité.
La Silicon Valley veut dépasser l’humain.
Le marché veut des niches infinies.
Ce n’est pas un complot. C’est une coalition diffuse, une écologie de forces qui poussent toutes vers un même horizon : un monde où l’humain n’est plus la mesure de rien.