
La vérité sort du trou
Les institutions savent certaines vérités, mais préfèrent les tenir à distance, comme on repousse un miroir trop fidèle. Pendant des années, l’État a enveloppé la question numérique d’un voile de technicité, de prudence, de demi‑mots.
Mais il arrive un moment où la réalité, patiemment comprimée, remonte avec la force d’une poussée tectonique. Ce moment a eu lieu le 17 mars 2026.
Ce jour‑là, devant la commission d’enquête parlementaire, Henri Verdier, ambassadeur pour le numérique, a prononcé ce que l’État refusait de dire depuis deux décennies : la France a perdu sa souveraineté numérique. Non par accident, mais par une succession de renoncements, de paresses, de croyances et de conforts partagés à tous les étages du pouvoir.
Celui qui a vu l’intérieur de la machine
Pour mesurer la portée de cette déclaration, il faut comprendre qui parle. Verdier n’est pas un polémiste. Il n’est pas un théoricien de salon. Normalien, entrepreneur, ancien directeur d’Etalab puis de la DINSIC, il a passé plus de dix ans au cœur des infrastructures stratégiques de l’État.
Il a négocié avec les géants du cloud, tenté de reconstruire une ingénierie publique, observé la lente érosion des compétences internes. Lorsqu’il parle de « constat noir », il ne cherche pas l’effet : il décrit ce qu’il a vécu.
Et ce qu’il a vécu, c’est l’effacement progressif d’un pays qui ne sait plus faire ce qu’il devrait savoir faire.
Une pente douce vers l’abdication
La perte de souveraineté a été une pente douce, façonnée par cinq forces entremêlées :
responsabilité transpartisane, administrative, idéologique, culturelle et européenne.
Il fut un temps où l’État savait construire : coder, concevoir, tester, maintenir. Ce temps est révolu.
Pendant deux décennies :
- les gouvernements ont laissé filer les compétences internes ;
- les administrations ont préféré externaliser ;
- l’idéologie dominante affirmait que « le privé fait mieux que le public » ;
- la culture administrative s’est détachée de la technique ;
- l’Europe a imposé une mise en concurrence favorisant les géants américains.
Ainsi, l’État s’est transformé en acheteur, non en constructeur.
Et un État qui ne sait plus faire dépend de ceux qui savent.
La dépendance est devenue habitude, infrastructurelle
À cette perte de compétence s’est ajoutée une inertie dangereuse : le renouvellement automatique des dépendances.
Le contrat Microsoft‑Éducation nationale en est l’emblème. Malgré les alertes, il a été reconduit. Les directions informatiques ont intégré Microsoft comme un standard naturel. L’idéologie du moindre risque a remplacé la stratégie.
La dépendance la plus grave n’est pas logicielle : elle est infrastructurelle.
- câbles sous‑marins financés par les Big Tech ;
- clouds dominants américains ;
- systèmes d’exploitation américains ;
- IA avancées américaines.
La France ne maîtrise plus aucune couche critique de son architecture numérique.
L’Europe, puissance régulatrice mais non bâtisseuse
L’Europe produit des normes, mais pas de puissance.
Elle régule, surveille, harmonise — mais ne construit plus.
Les États membres, privés de marges de manœuvre budgétaires et industrielles, n’ont plus les outils pour bâtir. L’Europe est devenue un espace de consommation et de conformité, non un espace de puissance.
Une souveraineté devenue fiction
Les conséquences sont déjà visibles.
En 2025, un juge français, Nicolas Guillou, a été débranché de services essentiels par un décret américain. Un magistrat rendu impuissant par une décision étrangère.
La France est devenue locataire dans son propre espace numérique.
Elle paie des loyers technologiques à des plateformes qui captent la valeur, les données, les talents.
Une démocratie qui dépend de technologies étrangères n’est plus souveraine.
Elle est sous tutelle.
Ce qu’il faudrait pour que cela change
Retrouver une souveraineté numérique exige une rupture profonde :
- reconstruire une ingénierie publique ;
- mutualiser les achats ;
- soutenir massivement les technologies locales ;
- réduire la dépendance juridique aux États‑Unis ;
- former une élite politique compétente ;
- faire de la souveraineté numérique un enjeu démocratique.
Mais aucune de ces conditions n’est réalisable dans le cadre actuel de l’Union européenne, qui a privé les États de leurs instruments d’action.
Les nations doivent d’abord retrouver la capacité d’agir par elles‑mêmes.
© Céleste R. — CC BY-NC-ND