Tout commence par une décision politique qui, en apparence, semble technique :
mobiliser l’épargne populaire pour financer le renouvellement du parc nucléaire.
Un geste présenté comme pragmatique : l’épargne dort, le nucléaire coûte cher, l’État doit trouver des ressources.
Mais ce geste révèle une vérité plus profonde : si un État doit puiser dans l’épargne de ses citoyens, c’est parce que l’Europe n’a pas les outils pour financer une politique énergétique commune.
L’UE peut réguler un marché, mais elle ne peut pas planifier.
Elle peut imposer des normes, mais pas construire des centrales.
Elle peut fixer des objectifs, mais pas fournir les moyens.
C’est comme si l’on demandait aux habitants d’un immeuble de payer eux‑mêmes la rénovation de la chaudière collective, parce que le syndic n’a ni budget, ni pouvoir, ni vision.
Pourquoi un pays bas carbone doit‑il financer seul sa transition, alors que le marché européen le traite comme un pays fossile ?
Le marché européen : un système où le gaz fixe tout
La règle centrale du marché électrique européen est simple :
La centrale la plus chère fixe le prix pour tout le monde.
Et cette centrale, neuf fois sur dix, c’est une centrale à gaz.
Peu importe que la France, la Suède ou la Finlande produisent bas carbone.
Peu importe que les citoyens choisissent un fournisseur “vert”.
Peu importe que les États investissent dans le nucléaire ou l’hydro.
Le prix dépend du gaz. Toujours du gaz.
C’est comme si chacun construisait sa maison avec soin, mais que le prix du chauffage était décidé par le voisin qui a choisi la chaudière la moins efficace.
Pourquoi mobiliser l’épargne des Français est injuste
Mobiliser l’épargne nationale pour financer le nucléaire est injuste pour quatre raisons.
1. Les Français financent un système bas carbone… mais paient un prix fossile.
Ils investissent dans une électricité propre, mais leur facture dépend du gaz européen.
Ils paient deux fois : comme épargnants et comme consommateurs.
2. Ils financent un bien commun européen… sans reconnaissance européenne.
Le nucléaire français stabilise le réseau européen, réduit les émissions, évite des importations de gaz pour tout le continent.
Mais l’Europe ne rémunère pas cette stabilité.
3. Leur épargne finance un système dont les règles annulent l’avantage du nucléaire.
Le marché marginaliste indexe tout sur le gaz.
Même un parc nucléaire neuf n’empêchera pas le prix d’être fixé par une centrale fossile allemande ou italienne.
4. Leur épargne compense l’absence d’Europe.
Si l’UE avait une politique énergétique commune, un budget, une solidarité, un fonds de transition, le financement serait partagé.
Mais l’UE n’a rien de tout cela. Elle n’a que le marché.
C’est comme si tu devais payer toi‑même les pompiers, parce que la ville n’a pas prévu de service d’incendie.
Pourquoi cette incohérence ? Parce que l’énergie est nationale
Chaque pays a construit son système électrique comme une cathédrale :
- France : nucléaire
- Allemagne : gaz + éolien
- Pologne : charbon
- Nordiques : hydro
- Espagne : solaire + gaz
L’UE n’a jamais eu la main sur ces choix.
Elle ne peut pas imposer du nucléaire, ni interdire le gaz, ni financer des centrales.
Elle ne peut agir que sur… le marché.
C’est comme si l’on ne pouvait pas réparer un moteur, alors on repeint la carrosserie.
Le résultat : un système hybride qui ne peut pas fonctionner
- Les États gardent la souveraineté sur leur mix.
- L’UE fixe les règles du marché.
- Les citoyens paient la facture.
- Et personne n’a la main sur l’ensemble.
Le marché européen met dans le même panier des pays nucléaires, charbonniers, gaziers, intermittents, hydro…
Et applique un prix unique basé sur la centrale la plus chère.
C’est comme si tu faisais un régime strict, mais que ton bilan de santé dépendait de ce que ton voisin mange.
Les solutions sont toutes nationales
Parce que l’UE n’est pas faite pour cela.
1. Fixer des tarifs régulés bas carbone
Pour protéger les citoyens du marché spot.
2. Signer des contrats de long terme État‑producteur
Pour stabiliser les prix sur 20–30 ans.
3. Découpler la facture des ménages du marché européen
En réservant le marché spot aux gros industriels.
4. Investir dans le stockage non fossile
Pour réduire la dépendance au gaz.
5. Construire ou prolonger des moyens pilotables bas carbone
Nucléaire, hydro, biomasse pilotable.
6. Assumer une souveraineté tarifaire
Reprendre la main sur les prix, les volumes, les contrats, les investissements.
Pourquoi la France ne met pas en œuvre ces solutions ?
- Elle s’est enfermée dans la logique du marché européen.
- Elle a peur d’être accusée de “distorsion de concurrence”.
- L’État a perdu l’habitude de planifier.
- EDF a été affaiblie pendant 20 ans.
- Elle n’ose pas assumer une souveraineté tarifaire.
- Elle attend de l’Europe ce que l’Europe ne peut pas faire.
- Elle n’a pas encore accepté que la solution est nationale.
Conclusion : la solution est nationale
L’UE n’est pas faite pour planifier, construire ou fixer les prix.
Elle n’a ni les outils, ni le mandat, ni la structure.
La solution ne peut donc être qu’au niveau national.
C’est comme si l’Europe avait construit un orchestre, mais que chaque musicien jouait sa propre partition, tandis que le chef d’orchestre n’avait qu’un seul pouvoir : fixer le prix des billets.
© Céleste R. — CC BY-NC-ND