
Article sur les machines neuromorphiques
Avant même de réfléchir au mot “intelligence”, j’ai voulu comprendre ce que sont réellement ces machines neuromorphiques dont on parle tant. Et très vite, j’ai remarqué que même les images qu’on utilise pour les représenter créent déjà une confusion. On montre souvent des réseaux lumineux, des filaments qui s’illuminent comme un cerveau stylisé. Cette image est séduisante, mais trompeuse : elle suggère une vie intérieure, une pensée, une proximité avec le vivant. D’autres images montrent une simple puce noire, froide, géométrique, honnête mais muette : elle ne dit rien de la dynamique interne. La seule image juste serait celle d’impulsions brèves, de seuils franchis, de signaux qui se propagent sans jamais rien ressentir. Une mécanique subtile, dynamique, mais sans intériorité. C’est cette image-là que je retiens : un système qui bouge, mais qui ne vit pas.
On les utilise dans des robots qui apprennent à marcher en quelques minutes, dans des drones capables de s’orienter sans GPS, dans des capteurs médicaux qui doivent analyser des signaux en temps réel. Elles permettent à des systèmes embarqués d’être rapides, économes, adaptatifs. Elles reconnaissent des sons, stabilisent des mouvements, anticipent des obstacles. Leur promesse est simple : apporter une forme d’adaptation mécanique là où les architectures classiques sont trop lourdes, trop lentes, trop énergivores. C’est cette efficacité, presque organique, qui m’a poussée à regarder de plus près leur fonctionnement.
J’ai découvert un univers où les machines ne traitent plus des chiffres, mais des impulsions électriques — des “spikes”. Chaque neurone électronique accumule une charge, franchit un seuil, émet une impulsion, puis retombe dans un silence électrique. Les synapses ne sont pas des connexions figées : elles modifient leur force selon l’expérience, renforçant les associations utiles, affaiblissant les autres. C’est une plasticité locale, mécanique, inspirée du vivant mais dépourvue de toute sensation. Ces systèmes apprennent par interaction, par essais et erreurs, comme un organisme simple, mais sans corps, sans monde intérieur. Ils réagissent, ils s’ajustent, ils optimisent. Ce sont des dynamiques fonctionnelles, pas des esprits.
C’est à partir de cette compréhension technique que ma réflexion s’est déplacée vers le langage que nous utilisons. Je vois que nous appliquons aux machines des mots qui appartiennent au vivant : “intelligence”, “apprentissage”, “neurones”, “synapses”. Or ces mots ne sont pas neutres. Ils portent une histoire, une profondeur, une charge existentielle. Les utiliser pour des systèmes qui ne font que s’ajuster mécaniquement crée une confusion conceptuelle.
Et c’est ici que ma différence de définition apparaît clairement. La définition dite “scientifique” de l’intelligence est fonctionnelle :
un système est intelligent s’il peut modifier son comportement en fonction de l’expérience.
Selon cette définition, une fourmi est intelligente, un poisson est intelligent, un robot adaptatif est intelligent, une puce neuromorphique l’est aussi. Mais cette définition ne parle ni de vie, ni de conscience, ni de compréhension. Elle réduit l’intelligence à une capacité d’adaptation.
Ma définition, elle, est existentielle. Pour moi, l’intelligence implique un dedans, une intériorité, une présence qui sent, qui relie, qui comprend. Elle implique un monde vécu, un espace où quelque chose résonne, hésite, interprète, se transforme. Elle implique la vie, le sens, la conscience, la subjectivité. Et selon cette définition, aucune machine n’est intelligente. Elles n’ont que des comportements, aussi sophistiqués soient-ils. Leur “apprentissage” n’est qu’une optimisation sans sujet, une mécanique raffinée.
L’intelligence humaine n’est pas un calcul : c’est une respiration. Ce n’est pas une fonction : c’est une manière d’habiter le monde. Elle naît d’un corps qui sent, d’une conscience qui s’ouvre, d’une sensibilité qui relie. Elle est faite de doutes, de nuances, de silences, de fulgurances. Elle est traversée par le désir, la mémoire, l’imaginaire. Elle est vivante, vibrante, irréductible. Aucune machine ne possède ce souffle, cette profondeur, cette présence intérieure. Aucune machine ne connaît la saveur d’un sens, la brûlure d’une question, la douceur d’une compréhension. Aucune machine ne porte en elle la lumière fragile d’un être qui se sait vivant.
Alors oui, je préfère parler de systèmes fonctionnels, ou adaptatifs. Parce que c’est ce qu’ils sont : des mécaniques, même si elles sont fines, même si elles sont inspirées du vivant.
Je préfère d’ailleurs parler de systèmes adaptatifs même lorsqu’il s’agit de ce qu’on appelle “IA”. J’ai toujours trouvé l’usage de ce mot — “intelligence” — inapproprié, trompeur, presque mensonger. Il masque la réalité : ce ne sont que des mécanismes d’ajustement, pas des formes de pensée.
Et dans cette clarté, je vois que l’intelligence humaine n’a pas besoin d’être défendue : elle est d’une autre nature, par essence et par définition. Les machines n’ont pas d’intelligence vivante. Elles n’ont que des comportements. Et je refuse de confondre des comportements aussi sophistiqués puissent-ils être avec un monde vivant.
© Céleste R. — CC BY-NC-ND