
Il existe, au cœur de la construction européenne, une tension que chacun perçoit sans toujours la formuler.
Elle naît du décalage entre l’ambition démocratique affichée par l’Union et la réalité institutionnelle qui en limite l’expression.
Les traités ont confié à la Commission le pouvoir d’initiative législative, tandis que le Parlement, pourtant seul élu par les citoyens, n’intervient qu’après coup.
Il débat, il amende, il vote, mais il ne choisit pas les sujets.
Cette dissociation entre élection et impulsion politique explique en grande partie l’indifférence des citoyens.
Leur vote semble trop souvent se dissoudre avant d’avoir trouvé sa traduction institutionnelle.
Le Parlement européen, privé de l’initiative, ne peut pas incarner pleinement la volonté populaire.
Il agit dans un cadre qu’il n’a pas défini.
La Commission, de son côté, n’est pas dépourvue de légitimité :
elle est nommée par des gouvernements élus, investie par le Parlement, contrôlée par les deux.
Mais elle n’est pas élue directement.
Et c’est pourtant elle qui décide ce qui sera discuté, à quel moment, et selon quelles priorités.
Elle s’appuie sur des consultations techniques, des compromis administratifs, des échanges avec les acteurs économiques, des lobbies.
Elle produit des textes solides, mais rarement un récit politique.
Les lois européennes apparaissent alors comme des équilibres, non comme des choix.
On affirme parfois qu’un Parlement doté du droit d’initiative risquerait de mettre les États en minorité.
Mais cette mise en minorité existe déjà :
la majorité qualifiée permet depuis longtemps d’adopter des décisions que certains États jugent contraires à leurs intérêts.
La contrainte majoritaire fonctionne, mais sans incarnation démocratique claire.
Si les lois venaient du Parlement, si elles étaient l’expression d’un mandat électoral, cette mécanique deviendrait plus lisible.
Donner au Parlement un droit d’initiative — même partiel — transformerait la vie politique européenne :
- les élections deviendraient décisives,
- les campagnes porteraient sur des projets concrets,
- les groupes politiques assumeraient des responsabilités réelles,
- la Commission retrouverait un rôle d’exécutif,
- les citoyens pourraient relier leur vote aux lois.
Ce serait un rééquilibrage institutionnel, non une rupture.
Mais même ainsi, une vérité plus profonde demeure : l’Europe n’est pas un État.
Elle ne le deviendra pas.
Elle ne possède ni langue commune, ni mémoire partagée, ni espace médiatique unifié.
Elle ne dispose pas d’une culture politique homogène, ni d’un imaginaire collectif.
Elle n’est pas un peuple, mais une réunion de peuples.
Une loi européenne doit satisfaire :
- vingt-sept gouvernements,
- plusieurs centaines de députés issus de traditions politiques différentes,
- des économies divergentes,
- des sensibilités sociales opposées.
Elle devient trop ambitieuse pour certains, trop prudente pour d’autres.
Trop rapide ici, trop lente là.
Elle déçoit presque tout le monde, mais pour des raisons différentes.
Ce n’est pas un défaut :
c’est la conséquence directe d’une union de vingt-sept nations souveraines.
Le citoyen européen n’est pas indifférent par nature.
Il est confronté à une structure qui ne peut pas lui offrir ce qu’un État offre :
une cohérence interne, un récit commun, une proximité culturelle.
Un espace où les lois peuvent être comprises, discutées, appropriées.
L’attachement aux États-nations n’est pas un repli.
Il correspond à une exigence démocratique fondamentale :
la nécessité d’un cadre symbolique, historique et culturel où les décisions prennent sens.
Les nations ne sont pas des obstacles à l’Europe.
Elles en sont les fondations.
Elles sont les lieux où la politique s’incarne.
L’Europe peut coordonner, protéger, harmoniser.
Elle ne peut pas remplacer les nations.
Elle ne peut pas devenir ce que seuls les peuples peuvent être : un foyer politique.
L’Europe peut coordonner, harmoniser, protéger.
Mais elle ne peut pas remplacer les nations, qui restent les seuls foyers politiques capables d’incarner la démocratie.
© Céleste R. — CC BY-NC-ND