
Valérie Bugault est docteure en droit de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, ancienne avocate fiscaliste spécialisée en prix de transfert.
Après sa carrière d’avocate, elle s’est consacrée à l’analyse des mécanismes juridiques, économiques et géopolitiques qui structurent nos institutions.
Ses travaux, souvent qualifiés d’iconoclastes, proposent une lecture critique du système monétaire et financier contemporain et ont donné naissance au projet Révoludroit, une réflexion de fond sur la refondation du droit.
Après quelques heures passées à parcourir son site internet Revoludroit, quelque chose s’est déplacé en moi. Je pensais trouver un projet politique parmi d’autres, une proposition de plus dans le paysage saturé des alternatives théoriques. Mais ce que j’ai découvert n’avait rien d’un programme ordinaire. C’était une architecture pour l’impensable, une pensée forgée pour un monde que nous n’osons pas encore nommer, un monde qui ne se dévoile qu’à travers les fissures du présent.
Et, paradoxalement, cette plongée dans un scénario de crise sans précédent m’a redonné espoir. Car nous avançons collectivement vers un mur - un mur historique, systémique, civilisationnel.
Un mur fait de dettes qui ne seront jamais remboursées, de chaînes logistiques fragilisées, d’institutions qui ne répondent plus, d’élites qui ne représentent plus personne, de citoyens qui ne croient plus à ce qu’on leur dit.
Un mur que l’on ne peut ni contourner ni ignorer. Un mur qui annonce que l’ancien monde ne peut plus avancer, et que le nouveau n’est pas encore né. La plupart des discours politiques se contentent de repeindre ce mur, de le masquer sous des slogans, de promettre qu’il n’existe pas. Révoludroit, lui, part du principe qu’il est réel, qu’il est proche, et qu’il faudra le franchir. Et c’est précisément là que réside sa singularité : il ne propose pas seulement une critique du système actuel, mais une architecture pour passer de l’autre côté.
Et, paradoxalement, il y a quelque chose de profondément rassurant dans une pensée qui ose regarder la possibilité d’un effondrement sans détourner les yeux. Quelque chose de presque apaisant dans une vision qui ne se contente pas de dénoncer les dérives du système actuel, mais qui imagine déjà ce qui pourrait tenir debout lorsque tout le reste aura cédé.
Ce projet m’a passionnée précisément parce qu’il ne cherche pas à sauver l’ordre existant : il cherche à préparer ce qui viendra après. Il ne se contente pas de réformer ; il reconstruit. Il ne se limite pas à corriger ; il refonde. Il ne parle pas au monde tel qu’il est, mais au monde tel qu’il pourrait devenir lorsque les structures que nous croyons immuables auront cessé de tenir.
À certaines périodes de l’histoire, les sociétés sentent que quelque chose se fissure sous leurs pas. Les institutions continuent de fonctionner en apparence, les discours officiels se répètent comme des mantras rassurants, mais chacun perçoit que la structure profonde se délite. Les civilisations ne s’effondrent jamais en un jour : elles se défont lentement, par en dessous, comme un tissu qui se désagrège avant de se rompre.
C’est dans ces interstices, dans ces moments où l’ancien monde n’est plus tout à fait vivant et où le nouveau n’est pas encore né, que surgissent parfois des projets inattendus - non pour réformer ce qui chancelle, mais pour préparer ce qui viendra après.
Le projet de Valérie Bugault appartient à cette catégorie rare. Il ne cherche pas à ajuster les rouages d’un système fatigué, ni à proposer une alternance dans un cadre institutionnel qui s’effrite. Il se tourne vers l’horizon, vers un futur où les structures actuelles auront cessé de tenir.
Il imagine ce qui pourrait être reconstruit lorsque les piliers du monde moderne - finance, logistique, État centralisé, élites globalisées - auront perdu leur cohérence. Ce n’est pas un programme électoral, ni une réforme administrative, ni une utopie détachée du réel. C’est un plan de reconstruction, pensé pour un monde post-effondrement, un monde où les institutions centrales seraient paralysées, où les banques ne fonctionneraient plus, où les chaînes logistiques seraient brisées, où les élites actuelles auraient perdu leurs leviers de pouvoir.
1. Les trois piliers : collectifs, métiers, Charte
Le projet repose sur trois piliers : les collectifs citoyens, les groupements d’intérêt et la Charte. Ces trois éléments forment une architecture cohérente, enracinée dans l’histoire des sociétés résilientes.
Les collectifs citoyens sont des communautés locales autonomes, enracinées dans un territoire. Leur rôle est d’assurer la continuité sociale lorsque l’État central vacille. On peut imaginer une ville de 50 000 habitants confrontée à une crise majeure : les supermarchés sont vides, les banques fermées, les administrations paralysées. Que se passe-t-il ? Dans l’histoire, ce sont les habitants eux-mêmes qui prennent le relais. À Bologne au XIIIe siècle, lorsque l’autorité impériale s’est effondrée, les habitants ont créé des institutions locales pour gérer les ponts, les moulins, les marchés.
Dans les cantons suisses, les assemblées de village (Landsgemeinde) ont longtemps pris des décisions essentielles sans attendre un pouvoir central. En Argentine en 2001, des quartiers entiers ont organisé des assemblées populaires pour gérer la sécurité, les échanges, les besoins essentiels.
Dans le projet Révoludroit, les collectifs citoyens s’inscrivent dans cette logique : ce sont des cellules politiques de proximité, capables de prendre des décisions concrètes et de maintenir la vie quotidienne.
Les groupements d’intérêt, eux, sont des structures professionnelles organisées par métiers. Ils s’inspirent directement des corporations françaises, des guildes anglaises, des arti florentines et des villes hanséatiques. Dans ces sociétés, les métiers n’étaient pas de simples catégories économiques : ils étaient des institutions politiques. À Florence, les prieurs des grandes corporations formaient la Signoria, le gouvernement de la République.
À Lübeck ou Hambourg, les marchands de la Hanse imposaient des normes de qualité, organisaient des convois armés et négociaient des traités commerciaux. Prenons un exemple concret : le métier de boulanger. Dans une crise profonde, ce métier devient vital. Dans les corporations médiévales, les boulangers fixaient les normes de qualité, contrôlaient les prix, organisaient la distribution, formaient les apprentis, sanctionnaient les fraudeurs, garantissaient l’approvisionnement. Ils étaient une institution politique, pas seulement économique. Bugault reprend cette idée : les métiers comme colonne vertébrale de la société.
La Charte, enfin, n’est pas une Constitution moderne. C’est un pacte minimal, comparable aux chartes médiévales qui garantissaient les droits des villes libres, aux pactes fédéraux suisses qui limitaient le pouvoir central, ou encore aux “capitulations” ottomanes qui fixaient les droits des communautés autonomes. Elle fixe les principes intangibles, empêche les dérives, protège les libertés fondamentales. Dans cette architecture, l’État n’est pas supprimé : il est refondé. Il devient un arbitre, un garant de la Charte, un émetteur de monnaie publique, un protecteur de la cohésion nationale.
2. L’État refondé : arbitre, non gestionnaire
Dans Revoludroit, l’État n’est plus un gestionnaire technocratique. Il devient un arbitre, un garant de la Charte, un émetteur de monnaie publique, un protecteur de la cohésion nationale. Son rôle est comparable à celui de certaines institutions médiévales ou renaissantes : un pouvoir qui veille à l’équilibre entre les métiers, les villes, les communautés, sans absorber leurs compétences. L’État devient un pouvoir de dernier ressort, et non un pouvoir omniprésent.
3. Le paradoxe central : comment reconstruire sans État ?
Un paradoxe surgit immédiatement : comment reconstruire sans État ? Si l’État s’effondre, qui émet la monnaie ? Qui finance la reconstruction ?
Bugault répond en s’appuyant sur l’histoire : ce sont les communautés locales et les métiers qui, dans les périodes de crise, assurent la continuité.
Après la chute de Rome, les monastères ont maintenu l’agriculture, les guildes ont maintenu les métiers, les villages ont maintenu la justice locale.
Après 1945, les comités locaux ont remis les infrastructures en marche avant même que les gouvernements ne soient stabilisés. Après la crise argentine de 2001, des centaines de monnaies locales ont émergé spontanément, permettant aux gens d’échanger malgré l’effondrement bancaire. Après la crise islandaise de 2008, des assemblées citoyennes ont rédigé une nouvelle constitution lorsque l’État était paralysé. Avant l’État, il y a la société.
Avant la monnaie nationale, il y a les monnaies locales, les bons d’échange, les crédits mutuels. C’est à partir de cette base vivante que l’État politique peut renaître.
4. L’obstacle majeur : le peuple ne reprend jamais la main
L’histoire est un cimetière de révolutions trahies. En 1789, la noblesse tombe, mais la bourgeoisie prend le pouvoir. En 1929, la finance vacille, mais renaît plus forte. En 1991, l’URSS s’effondre, mais les apparatchiks deviennent oligarques. Après Rome, les sénateurs deviennent seigneurs féodaux. Après la décolonisation, les élites coloniales se recyclent en élites post-coloniales. Le peuple ne reprend jamais la main. Bugault le sait. C’est pourquoi elle propose un modèle pré-constituant, prêt à être utilisé avant que les nouvelles élites ne capturent le vide.
5. Pourquoi cette fois pourrait être différente : un effondrement inédit
Valérie Bugault identifie un effondrement d’un type inédit : non pas un effondrement politique, mais un effondrement systémique, global, multidimensionnel. Il combine un choc financier, logistique, énergétique, politique, géopolitique et social. Ce n’est pas un effondrement d’un système : c’est un effondrement du système-monde. Et les élites actuelles, contrairement aux aristocrates de 1789 ou aux sénateurs romains, n’ont pas de base matérielle autonome. Elles n’ont ni terres, ni milices, ni enracinement local. Leur pouvoir repose entièrement sur un système financier et logistique hyper-fragile. Si ce système tombe, elles tombent.
6. Le pari : organiser la base avant le vide
Revoludroit ne cherche pas à renverser les élites, mais à préparer la société réelle à occuper le vide avant que d’autres élites ne s’y engouffrent. Les collectifs citoyens et les groupements d’intérêt deviennent alors des matrices d’élites civiques, capables de tenir un territoire, un métier, une communauté.
Ils forment les personnes qui, dans un monde en reconstruction, pourraient éviter la capture du pouvoir par des technocrates, des mafias, des militaires ou des puissances étrangères. C’est un kit institutionnel de survie, prêt à l’emploi.
7. Analyse critique : Forces, faiblesses, risques, conditions
Le projet Révoludroit possède des forces indéniables. Il repose sur la société réelle, sur les métiers, les territoires, les communautés, qui survivent mieux que les États. Il est anti-oligarchique par construction : fin de l’anonymat économique, mandat impératif, révocabilité permanente.
Il est polycentrique et résilient : un système en réseau résiste mieux qu’un système pyramidal. Il est immédiatement opérationnel : contrairement à des utopies abstraites, ce modèle peut fonctionner dès le premier jour.
Mais il possède aussi des faiblesses. Le peuple ne reprend jamais la main dans l’histoire : les élites se recyclent toujours, changeant de visage sans jamais perdre la main sur les leviers essentiels. Le projet suppose une maturité civique élevée, alors que les citoyens d’aujourd’hui, épuisés par des décennies de délégation politique et de désapprentissage collectif, sont largement dépolitisés. Il suppose un effondrement total, or celui-ci est possible, mais pas certain. Il peut être capturé : un groupement d’intérêt peut devenir un cartel, un collectif citoyen peut se transformer en milice, une région peut faire sécession, un territoire peut tomber sous la coupe d’un chef local ou d’une puissance extérieure.
Pour réussir, il faudrait des collectifs locaux déjà organisés, des métiers structurés avant la crise, une Charte adoptée en amont, une culture civique minimale, une coordination inter-territoriale rapide. À première vue, ces conditions semblent presque trop exigeantes pour une société moderne fragmentée, habituée à déléguer, à consommer la politique plutôt qu’à la pratiquer.
C’est précisément là que la pensée de Bugault apporte un élément crucial. Son système ne requiert pas une formation préalable des citoyens pour fonctionner ; il est conçu pour les former. Les collectifs citoyens, les groupes d’intérêt, les mandats impératifs et la révocabilité ne sont pas seulement des institutions, mais des écoles de responsabilité. Ils forcent chacun à participer, à discuter, à trancher et à comprendre les enjeux concrets d’un métier, d’un territoire ou d’une communauté.
En d’autres termes, la maturité civique n’est pas nécessaire au départ, elle résulte du système lui-même. Le modèle de Révoludroit ne se contente pas d’espérer un citoyen idéal, il crée les circonstances de son avènement.
Le projet pourrait échouer si des mafias prennent le contrôle local, si des militaires imposent un régime d’urgence, si des technocrates s’emparent de la Reconstruction, si des puissances étrangères s’en mêlent, ou si les métiers ne sont pas organisés avant la crise. Cependant, il pourrait réussir car il transforme une faiblesse apparente, l’inexpérience politique du citoyen moderne, en un apprentissage continu, intégré à la structure même de la société. Alors que d’autres modèles attendent un peuple déjà prêt, celui-ci propose un peuple qui se prépare en agissant.
Conclusion : Un projet pour un monde qui n’existe pas encore
Revoludroit n’est pas un programme politique. C’est un plan de civilisation. Il ne parle pas du présent, mais du futur possible. Il ne cherche pas à sauver le système, mais à lui survivre. Il puise dans les corporations médiévales, les communes libres, les villes hanséatiques, les chartes anciennes, les monnaies publiques, les reconstructions post-guerre. Il dit : « Le monde va changer. Préparons ce qui viendra après. »
Si Valérie Bugault a conçu l’architecture initiale de Révoludroit, ce projet n’est pas celui d’une seule personne. Il se nourrit de la contribution de citoyens qui partagent la conviction que la réorganisation du droit doit être un chantier commun. C’est une œuvre collective, parce que l’avenir de nos institutions concerne chacun d’entre nous.
Références et sources.
Le projet Revoludroit lui-même constitue la source première et la plus directe pour comprendre l’architecture institutionnelle proposée par Valérie Bugault. Le site officiel https://revoludroit.fr rassemble les textes fondateurs, les analyses juridiques, les propositions de Charte et les réflexions sur la refondation politique.
Pour l’arrière-plan historique, plusieurs corpus permettent d’ancrer l’analyse dans une tradition longue.
Les corporations médiévales et les guildes européennes ont été largement étudiées par Georges Duby (Guerriers et paysans), Jacques Le Goff (La civilisation de l’Occident médiéval), Philippe Dollinger (La Hanse), ou encore Peter Spufford (Power and Profit: The Merchant in Medieval Europe).
Les communes libres et les villes autonomes d’Italie et de Flandre peuvent être éclairées par les travaux de Lauro Martines (Power and Imagination: City-States in Renaissance Italy), Susan Reynolds (Kingdoms and Communities in Western Europe), et les recherches sur les chartes urbaines médiévales.
Pour les effondrements systémiques, les analyses de Joseph Tainter (The Collapse of Complex Societies), de Fernand Braudel (Civilisation matérielle, économie et capitalisme), ou de Karl Polanyi (La Grande Transformation) offrent un cadre conceptuel solide. Les exemples contemporains - Argentine 2001, Islande 2008 - peuvent être documentés à partir de travaux en économie politique, de rapports d’organisations internationales et d’études sur les monnaies locales et les assemblées citoyennes.
Enfin, pour comprendre la reproduction des élites et la capture des révolutions, les apports de Charles Tilly, Pierre Bourdieu, Eric Hobsbawm ou François Furet permettent de situer le projet Révoludroit dans une perspective sociologique et historiographique plus large.
© Céleste R. — CC BY-NC-ND