Une rupture du principe de laïcité
La vision de la laïcité en France en 1905 était simple : l’État devait rester neutre et chacun était libre de croire ce qu’il voulait.
L’idée n’était pas de cacher la religion, mais de s’assurer que personne ne soit forcé de croire ou de ne pas croire.
La laïcité était là pour protéger la liberté, pas pour la limiter.
Seulement, dans les années 1990, on a commencé à voir les choses différemment.
Les débats sur le voile, les tensions autour de l’identité, les extrémismes qui gagnaient du terrain et la façon dont certaines religions se montraient ont changé la donne.
La laïcité, qui était censée nous protéger, est devenue un moyen de gérer ces problèmes.
La loi de 2004, interdisant les signes religieux à l’école, a marqué un tournant.
Désormais, ce n’était plus seulement l’État qui devait être neutre, mais aussi les élèves, qui pourtant ne représentent pas l’État.
Il y a un point important à savoir : personne n’a jamais demandé au Conseil constitutionnel si la loi de 2004 était conforme à la Constitution (et elle ne l’était pas).
Le Conseil d’État a dit que oui, mais en interprétant la neutralité de façon très large, allant au-delà de ce qui était prévu en 1905.
Cette façon de voir les choses a rendu floue la différence entre la laïcité (un principe juridique garantissant la liberté) et le laïcisme (une idée qui veut réduire la présence de la religion).
Dans cette situation, les chefs religieux ont aussi un rôle à jouer.
Ils ne doivent pas cacher leur religion, car chacun est libre de pratiquer son culte.
Mais ils peuvent expliquer clairement ce qui fait partie de leur religion, faire la différence entre religion et culture, et dénoncer les excès qui n’ont rien à voir avec leur foi.
Cela peut aider à éviter les malentendus et empêcher que les actes de quelques personnes soient vus comme des règles de toute une communauté.
Aujourd’hui, on dirait que la laïcité sert plus à contrôler qu’à libérer.
On se dispute sur certaines pratiques religieuses, pas parce qu’elles sont dangereuses pour la France, mais parce qu’on les voit ou qu’on les utilise à mauvais escient.
Pour revenir à l’idée de 1905 — celle sur laquelle les institutions prétendent encore s’appuyer — il faudrait se rappeler que l’État doit être neutre, que les citoyens sont libres et que les religions peuvent aider à calmer les choses sans être tenues responsables de tout.
Je vais faire une digression.
C’est frappant de voir que la France a assoupli les règles pour certaines identités (comme les identités sexuelles), mais a rendu plus strictes celles concernant les religions.
Ce contraste est important et révèle des choses sur la façon dont la société française voit la liberté, le droit de se montrer et l’espace public.
En fait, si la France est d’accord pour que certains groupes se montrent, mais pas d’autres, alors on ne peut plus dire que tout le monde est traité de la même manière.
Je le vois ainsi : en France, on a cherché à se détacher des règles morales du passé, et la libération sexuelle a aidé à ça.
En même temps, on a limité ce qui se voit de la religion, car certains y voient un retour à l’idée de groupe ou à des règles fixes.
Du coup, il y a un paradoxe : on encourage certaines personnes à s’exprimer, mais on demande à d’autres de se faire plus discrètes, alors que toutes ces identités peuvent (ou pas) être soutenues par des groupes, des mouvements ou des lobbies.
Et c’est précisément cette manœuvre politique et idéologique qui a déclenché l’effondrement de la hiérarchie des normes.
Cela montre encore une fois qu’une société ne tient pas seulement par des lois, mais par une verticalité morale dont sont issues les normes.
Au final, on se retrouve avec des morales qui se contredisent — certaines sont très ouvertes, d’autres plus strictes.
Cela mine la cohérence des règles et l’autorité dont le droit a besoin pour rester stable.
© Céleste R. — CC BY-NC-ND