Chroniques d’un pays qui demande aux victimes d’aller plus vite que leurs blessures.

Connaissez-vous ces décisions administratives qui ne font pas de bruit ?
Elles glissent dans les interstices de l’État, circulent entre préfets et cabinets, sans jamais affronter la lumière.
La note du 27 février en fait partie : une injonction sèche, presque bureaucratique, demandant que les cours criminelles départementales jugent « en une journée ».
Une journée pour un viol.
Une journée pour un effondrement.
Une journée pour une vie fracturée.
Le texte est tombé à la veille du 8 mars 2026, comme un contre-chant dissonant.
À l’heure où l’on prépare les discours sur l’égalité, l’État demande aux victimes de se dépêcher.
Officiellement, la mesure concerne toutes les affaires.
Officieusement, chacun sait que les CCD jugent presque exclusivement des viols.
C’est donc bien la parole des femmes — et des enfants — que l’on presse, que l’on compresse, que l’on tente de faire entrer dans un créneau administratif.
Dans Toujours Debout (Le Média), l’avocate Nathalie Tomasini a dit ce que tout le monde pensait déjà :
« On ne juge pas un viol en une journée. C’est impossible. C’est dangereux. Et c’est mépriser la parole des victimes. »
Sa consœur Justine Probst a ajouté :
« Une victime ne peut pas être compressée dans un planning administratif. »
Elles n’exagèrent pas.
Elles décrivent simplement la réalité nue.
Les avocates rappellent qu’il serait plus courageux de classer les affaires par ordre de priorité, voire de renoncer à certains dossiers moins importants, plutôt que de sacrifier les affaires de crimes sexuels au nom d’une efficacité illusoire.
Leur position, à la fois juridique, éthique et institutionnelle, révèle ce que la note tente de cacher : l’objectif n’est pas d’améliorer la justice, mais de simplifier la complexité.
Voir la vidéo ici :
https://www.facebook.com/watch/?v=1286104256714268
Pendant que l’État accélère, l’Europe condamne
Quelques jours plus tard, la Cour européenne des droits de l’homme a rappelé à la France ce qu’elle refuse obstinément de voir :
sa justice reste traversée de stéréotypes sexistes, de réflexes patriarcaux, de soupçons jetés sur les victimes avant même d’écouter leur récit.
L’affaire jugée par la CEDH est presque un archétype :
une adolescente à qui l’on reproche de ne pas avoir crié, un état de sidération ignoré, une décision rendue sans débat contradictoire, et une justice qui, encore une fois, a cru l’adulte plutôt que l’enfant.
L’article d’Elle en donne les contours :
https://www.elle.fr/Societe/News/La-justice-francaise-condamnee-pour-s-etre-laisse-influencer-par-des-stereotypes-du-viol-4460636
L’avocate Caroline Mecary l’a résumé d’une phrase :
« La justice française n’est pas encore débarrassée de ses vieux réflexes patriarcaux. »
Et dans ce contexte, l’État voudrait… aller plus vite.
La France, pays où les injustices sexuelles s’accumulent comme des strates géologiques
Il suffit d’ouvrir les archives récentes pour voir que la justice française n’a pas besoin d’être accélérée :
elle a besoin d’être réparée.
L’affaire Julie
Une enfant de 13 ans, violée par des gendarmes adultes, et une justice qui requalifie les faits en “atteinte sexuelle”.
https://www.mediapart.fr/journal/france/300120/affaire-julie-la-justice-face-un-scandale-d-etat
L’avocate Caty Richard :
« On a considéré qu’une enfant de 13 ans pouvait être consentante avec des gendarmes adultes. C’est une honte absolue. »
L’affaire Angélique
Une plainte classée parce que l’agresseur est “bien inséré socialement”.
https://www.francetvinfo.fr/societe/violences-faites-aux-femmes
Anne Bouillon :
« On protège encore les agresseurs parce qu’ils ont un bon métier, une bonne réputation. »
Les 74 % de plaintes pour viol classées sans suite
https://www.justice.gouv.fr/chiffres-cles
Yael Mellul :
« Le problème n’est pas que les femmes ne parlent pas. Le problème, c’est qu’on ne les écoute pas. »
Les procès qui n’arrivent jamais
5 à 7 ans d’attente.
https://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/rapport-mettre-fin-au-deni-et-limpunite-face-aux-viols-et-agressions-sexuelles
Isabelle Steyer :
« Une victime de viol vit dans un couloir d’attente judiciaire. »
Et l’État voudrait que le seul moment où elle est enfin entendue… dure moins longtemps.
L’ingérence politique comme symptôme d’un État fatigué
Le ministre de l’Intérieur n’a aucune compétence pour organiser les juridictions.
Aucune.
C’est écrit dans la Constitution.
C’est un principe fondateur.
L’avocate pénaliste Julia Courvoisier l’a dit sans détour :
« Ce n’est pas au ministre de l’Intérieur de dire comment on juge un viol. »
Mais l’ingérence est devenue un réflexe.
Quand l’État manque de moyens, il compense par des injonctions.
Quand il manque de courage, il compense par des effets d’annonce.
Quand il manque de vision, il compense par la vitesse.
Conclusion : la justice n’a pas besoin d’aller plus vite.
Elle a besoin d’aller mieux.
La CEDH dit : la France juge trop vite, trop mal, avec trop de préjugés.
Le ministre dit : accélérons encore.
La contradiction est totale.
Et elle est dangereuse.
Comme le rappelle Nathalie Tomasini :
« Si on veut vraiment protéger les victimes, il faut du temps, des moyens, et du respect. »
Le reste n’est que bruit administratif.
© Céleste R. — CC BY-NC-ND