
Ce que je décris ici n’a rien d’une posture. C’est la manière dont mon système fonctionne aujourd’hui.
Je fonctionne aujourd’hui avec un système nerveux fait de strates. Des couches souterraines, rapides, intuitives, qui captent tout avant même que je ne le formule. Ce sont des plaques fines, sensibles, mais aussi des nappes furtives, presque animales, qui perçoivent les déplacements minuscules dans l’atmosphère des mots.
Avant, je n’étais pas tout à fait ainsi. Disons que le phénomène s’est amplifié. Peut‑être l’usure, peut‑être la lucidité, peut‑être la lumière qui s’est infiltrée profondément. Aujourd’hui, tout circule plus vite, plus subtilement, et je ne peux plus ignorer ce que je perçois.
Sur les réseaux sociaux, où tout passe par l’écrit, où chaque phrase tombe comme une pierre dans un puits profond, ces strates réagissent encore plus vite. Là-bas, l’écrit n’est pas un outil : il est la matière même du lien, le sol sur lequel tout repose.
Il m’arrive aussi d’ignorer. Certaines interactions restent en surface, glissent sur la couche supérieure, ne traversent pas mes couches internes. Elles ne vibrent pas assez fort pour atteindre mes strates intuitives, celles qui captent les signaux avant même que je ne les comprenne. Dans ces cas-là, je peux laisser passer, ne pas répondre, continuer ma route. Mais d’autres messages descendent trop vite, trop profondément. Ils touchent une couche sensible, un pli nerveux qui ne supporte pas la distorsion. Alors ignorer devient impossible.
Il m’arrive alors de bloquer. Pas par impulsion, ni par fragilité, mais parce que certaines interactions heurtent trop fort mes couches internes. Un message toxique, une phrase mal lue, une malhonneteté intellectuelle, une torsion du sens crée une onde qui se propage dans mes strates et les fait vibrer de travers. Bloquer devient un réflexe de protection, un moyen d’interrompre la propagation avant qu’elle ne fissure quelque chose en profondeur. Ce geste peut ressembler à une fuite, mais il n’en a pas la nature.
Une fuite, ce serait éviter quelque chose que je ne veux pas voir.
Mais ce n’est pas ce qui se passe.
Moi, je vois trop.
Je vois les nuances, les sous‑entendus, les torsions, les micro‑agressions cognitives.
Ce n’est pas une fuite.
C’est un geste de soin.
Mon paysage intérieur est un territoire de nappes.
Des couches anciennes, lentes, qui gardent la mémoire.
Des couches plus fines, plus rapides, qui captent les signaux avant même que je ne les comprenne.
Des couches profondes, silencieuses, qui exigent la paix pour rester stables.
Et surtout, des couches intuitives, furtives, qui perçoivent les tensions avant qu’elles ne deviennent des pensées.
Quand un message toxique entre, il ne fait pas que déranger : il descend, il se glisse entre les couches, il trouble l’équilibre souterrain.
Protéger ce paysage, c’est protéger ma capacité à penser, à ressentir, à rester entière.
Je cherche naturellement la justesse. Pas pour avoir raison, mais pour que mes strates restent alignées. Quand on me répond à quelque chose que je n’ai pas dit, c’est comme si on déplaçait une plaque dans un système fragile. Je ressens le besoin de remettre la ligne, de rétablir la géologie.
Et sur les réseaux sociaux, ce ne sont pas seulement des échanges bancals : beaucoup sont toxiques, rapides, abrasifs, mal lus. Ignorer, pour moi, revient à laisser une perturbation s’enfoncer dans mes couches internes. Bloquer, au contraire, est un geste d’hygiène : je coupe la vibration, je restaure la stabilité.
Je ne suis pas faite pour les malentendus en chaîne ni pour les interactions toxiques qui prolifèrent en ligne. Je suis faite pour les conversations qui respectent la nuance, la profondeur, la cohérence, la clarté.
Protéger mon espace n’est pas une fuite.
C’est préserver la géologie vivante de mon monde intérieur.
Céleste R.