
La citoyenneté conditionnelle : quand l’école commence à retirer des libertés
« La participation aux classes défense et sécurité globale serait mentionnée sur le diplôme du baccalauréat et valorisée sur Parcoursup. »
Le conditionnel demeure, oui.
Mais le signal est évident.
Ce type d’annonce ne dit pas ce qui est décidé.
Il dit ce que l’État se permet désormais d’envisager.
Et ce qu’il envisage ici, c’est une perte de libertés — pas une nuance, pas un détail, pas un symbole.
Une perte réelle.
1. Le critère de conformité civique : un mécanisme qui retire la liberté de choix
Un critère de conformité civique apparaît lorsqu’un État commence à récompenser administrativement un comportement aligné avec ses orientations.
On ne mesure plus des compétences.
On mesure une attitude conforme.
Ici : participer à un dispositif lié à la Défense devient un indicateur de bonne citoyenneté.
Et c’est là que la liberté recule :
dès qu’un parcours est “valorisé”, les autres deviennent moins légitimes.
Ce n’est plus un choix libre.
C’est un choix orienté, donc un choix réduit.
L’école cesse d’être un espace d’instruction.
Elle devient un outil de tri civique qui oblige le jeune à se conformer dès le départ.
Et ce mécanisme — où le comportement conditionne l’accès aux parcours — ressemble à un début de crédit social.
2. Généalogie : un mécanisme ancien qui, chaque fois, réduit les libertés
2.1. XIXème siècle : la loyauté nationale comme objectif éducatif
Après 1870, l’école républicaine vise à produire un citoyen loyal, discipliné, mobilisable.
Déjà, la liberté de pensée y perdait du terrain.
2.2. Entre-deux-guerres : la conformité patriotique récompensée
Mentions, certificats, encouragements paramilitaires.
Chaque fois, la liberté de choix se rétrécit.
2.3. Guerre froide : l’école comme espace d’alignement idéologique
Cours de défense civile, surveillance des attitudes.
La liberté d’opinion y est clairement diminuée.
2.4. XXIème siècle : la sécurité comme norme éducative
Prévention, résilience, cohésion, défense.
Non plus comme savoirs, mais comme normes comportementales.
Et chaque norme réduit un peu plus la liberté de s’en écarter.
Le dispositif actuel s’inscrit dans cette continuité :
moins de choix, plus d’alignement.
3. Le tournant Covid : quand Emmanuel Macron a posé le principe de la citoyenneté conditionnelle
Pendant la période Covid, Emmanuel Macron a déclaré :
« Les devoirs valent avant les droits. »
Cette phrase n’est pas un détail.
Elle pose explicitement le principe d’une citoyenneté conditionnelle, où les droits ne sont plus garantis par statut, mais accordés en fonction du comportement.
Cela constitue une perte de libertés, directe, assumée, revendiquée.
Cette phrase marque un tournant.
Dans la tradition républicaine française, les droits sont inconditionnels.
Les conditionner, c’est retirer une partie de ces droits.
Dire que les droits dépendent du comportement revient à transformer la citoyenneté en performance obligatoire.
Et dès que les droits deviennent conditionnels, la liberté diminue.
On n’est plus citoyen par statut.
On l’est par conformité.
4. Le durcissement institutionnel : un processus incrémental qui réduit les libertés
Le durcissement contemporain ne se manifeste pas par des ruptures spectaculaires.
Il se manifeste par :
- l’extension progressive des pouvoirs de police,
- la normalisation des dispositifs d’exception,
- la réduction de l’espace de contestation,
- la traçabilité généralisée,
- la valorisation des comportements alignés,
- l’introduction de critères de conformité dans l’école.
Chaque étape retire un morceau de liberté.
Pas symboliquement.
Concrètement.
La liberté n’est plus un droit par défaut.
Elle devient une permission conditionnelle.
C’est une perte nette.
5. Le cœur du problème : la normalisation de la perte de libertés
Le danger n’est pas que la mesure soit déjà appliquée.
Le danger est qu’elle soit déjà acceptable, administrativement plausible, culturellement tolérée.
C’est ainsi que les libertés disparaissent :
non par interdiction brutale, mais par glissements successifs.
Non par contrainte directe, mais par réduction des alternatives.
Non par violence, mais par habituation.
Et c’est ainsi que la liberté de choix — scolaire, civique, individuelle — se réduit.
Si j’en parle aujourd’hui, c’est peut-être parce que personne ne l’a encore formulé ainsi.
Ni le débat public, ni la presse, ni les associations n’ont relié scolarité, Défense et perte de libertés.
Alors oui : je suis peut-être parmi les premières à nommer ce début de crédit social pour ce qu’il est.
Conclusion
Le critère de conformité civique n’est pas un simple outil administratif.
C’est un instrument de réduction des libertés.
Il retire la liberté de choisir son parcours.
Il retire la liberté de s’écarter de la norme.
Il retire la liberté de définir sa propre citoyenneté.
Et c’est précisément cette perte silencieuse — inscrite dans une longue généalogie — qui constitue le signe le plus net d’un durcissement institutionnel et d’un affaiblissement réel des libertés individuelles et collectives.
Céleste R.